AU TRIBUNAL DE PARIS, L’AFFAIRE ELOYSE LESUEUR : LA FFA ET SA DRÔLE DE « GESTION ADMINISTRATIVE »

Eloyse Lesueur est la première athlète française à attaquer sa fédération pour la mauvaise gestion de ses intérêts. Elle en avait témoigné en exclusivité dans Stade 2 en juin 2020. L’audience se tenait le 13 avril dernier au tribunal judiciaire de Paris. Elle reproche à la Fédération Française d’Athlétisme de l’avoir mal conseillée, d’avoir mal géré son statut et d’être à l’origine des nombreux redressements fiscaux et sociaux dont elle est l’objet. La championne d’Europe 2014 de saut en longueur est aujourd’hui ruinée. Elle réclame près de 250 000€ en réparation. La fédération nie avoir commis une quelconque erreur, renvoie sur l’expert-comptable et reconnait seulement, avoir fournit un « service administratif  amélioré ».

« Elle aurait dû voir un avocat ». La phrase qui conclut la plaidoirie de Me Fabrice Hercot, le défenseur de la FFA, fait bondir le clan Lesueur dans la partie gauche de la salle. Au terme d’1h15 d’audience dans cette chambre civile du palais de justice de Paris, ce mardi matin du 13 avril dernier, c’est le dernier argument avancé par la fédération pour soutenir qu’Eloyse Lesueur-Aymonin ne peut rien lui reprocher, malgré 10 ans de gestion trouble de ses intérêts. Selon la FFA, dés, 2008 Eloyse Lesueur aurait dû consulter un avocat, pour choisir son statut juridique et fiscal, souscrire un contrat prévoyance en cas de blessure ou mieux choisir son cabinet comptable, etc. Mais au lieu de cela, à l’orée d’une carrière qui s’annonçait prometteuse, comme les premiers contrats de sponsoring qu’on lui proposait, Eloyse, à 20 ans, sans expérience de l’argent, suit les conseils de son entourage sportif de l’époque, c’est à dire des cadres de la FFA : « va voir la fédération, ils ont un service pour ça. Tu t’occupes de rien, on s’occupe de tout ». On dirait du Djamel Debbouze mais 12 ans plus tard ça ne fait plus rire personne.

Me Joelle Monlouis, en soutien du cabinet Braillard bloqué à Lyon pour cause de cas de Covid, a précisément rappelé les liens entre la responsable comptable de la FFA, Stéfanie Morel et l’athlète. La comptable, après lui avoir fait signé un papier en blanc dans son bureau, avait accès à tout, tout passait par elle. Elle avait même ouvert le compte bancaire professionnel d’Eloyse Lesueur. On découvre qu’elle possédait une procuration sur tous les comptes de la sportive, y compris son compte-joint. Elle avait aussi un lien exclusif avec le cabinet d’expertise comptable Exponens (qui lui aussi est par ailleurs assigné en justice par E. Lesueur).

Dans la somme de documents fournis par Eloyse Lesueur au tribunal, on constate que la maxime « on s’occupe de tout, tu t’occupes de rien » était appliquée à la lettre, moyennant quand même une facture d’environ 3000€ par an que la FFA se payait à elle-même, puisque c’est Stéfanie Morel qui détenait le chéquier d’Eloyse Lesueur et avait obtenu délégation de signature grâce au paraphe en blanc envoyé par fax à la banque. Ce à quoi il faut ajouter les émoluments de l’expert-comptable qu’Eloyse n’a jamais rencontré et qui travaillait sans contrat mais en lien directe avec la comptable de la fédération. Déclarations fiscales et sociales, choix du statut d’entrepreneur individuel, paiement des factures, procuration exclusive sur le compte pro, l’athlète ne s’occupait de rien mais on ne lui expliquait rien non plus. « L’absence totale de rapport de gestion » le prouve, comme le souligne Me Monlouis. On ne l’avertissait pas des erreurs dans certaines déclarations qui ont entraîné des redressements dés 2013. Celle qui a rang de Directrice-adjointe chargée de l’audit comptable à la FFA, allait jusqu’à arranger un rendez-vous avec un conseillé bancaire, pour inciter Eloyse Lesueur à contracter un prêt immobilier dans l’agence Caisse d’Épargne de Montmorency, justement celle où Stéfanie Morel gère ses différentes affaires privées. Le « suivi administratif amélioré », tel que qualifié à l’audience par la FFA elle-même, relève-t-il du coup de main paternaliste ou de l’exercice illégal de la profession d’avocat, de conseil, sans aucun conseil ni rapport de gestion ? Le tribunal rendra son jugement le 1er juin.

En face la défense de la fédération tente de s’exonérer de toute faute et même de passer pour la victime de cette « campagne de déstabilisation médiatique, comme ce reportage dans Stade 2 », avance Me Hercot. « Où sont les pièces ? questionne-t-il, il n’y a pas de contrat. On nous reproche un défaut de conseil mais pour cela il faudrait qu’on prouve qu’il y avait un contrat qui nous liait à Mme Lesueur. Or on ne le produit jamais. La seule chose que la fédération faisait, c’était de décharger l’athlète des contraintes juridiques. Ratissant large, le défenseur en mission compliquée, n’hésite pas à renvoyer la faute sur le voisin :  « À la limite, si il y a eu des erreurs ou un défaut de conseil, peut-être faudrait-il voir du côté du cabinet comptable Exponens… ». Cette audience aura aussi permis de rendre public un argument souvent développé par des hauts responsables de la FFA en privé mais jamais devant notre micro. C’est encore Me Hercot qui se dévoue pour la basse besogne : « Mme Lesueur avait des dépenses personnelles trop importantes… ».

Eloyse Lesueur, en plus d’avoir naïvement fait confiance à sa fédération, serait dépensière. Quand cela lui est rapporté, à chaque fois Eloyse fait un bond, normal vous me direz c’est son métier. Mais là un bond, genre minimas olympiques sans échauffement. Pas de vêtements de luxe, pas de grosses voitures, un resto parfois, et un seul voyage avec son mari. Ce fut son train de vie. Pourtant, durant la tempête interne qui a suivi notre reportage, « Eloyse la dépensière », est un refrain qui a souvent été chanté (selon nos informations) jusqu’en comité directeur de la FFA, et même lors d’un rendez-vous avec la ministre des sports. La championne endettée chercherait « un coupable  solvable », comme l’a avancé l’avocat de la fédération. Cependant, là non plus, la FFA ne donne pas le manche pour soutenir sa pique, mais plutôt pour se faire battre.

Votre serviteur, plongé dans ce dossier depuis des mois et qui a constaté l’embarras de beaucoup d’interlocuteurs (comptable de la FFA, expert-comptable, banquiers, président) au bout du fil, de l’interphone ou face à lui, se pose alors une double question devant cette affirmation pas tout à fait gratuite, puisque qu’un quart de million d’euros et la réputation d’une athlète talentueuse et discrète ainsi que d’une fédération sont en jeu :

– Comment la FFA peut-elle affirmer qu’Eloyse Lesueur est « dépensière » alors qu’elle affirme ne pas avoir géré ses affaires – seulement l’administratif – et donc ne pas les connaitre ?

– Ou bien, pourquoi, alors que l’avocat de la FFA le rappelle, c’est par exemple la comptable qui a réglé le fleuriste lors du mariage d’Eloyse Lesueur, et qu’elle avait donc bien accès à la comptabilité professionnelle et personnelle de l’athlète, la FFA ne fournit-elle aucune élément factuel des dépenses qu’elle affirme « trop importantes » de la championne ?

La Fédération Française d’Athlétisme aurait été sévère mais juste, si elle avait fournit les preuves de ces « Eloyse, elle est dépensière » proférés au plus haut niveau. Au lieu de quoi, rien. Ce qui revient à dénigrer une de ses championnes sans fournir le moindre élément, ni argument.

La réalité est que la FFA joue gros sur ce coup car, comme Eloyse Lesueur nous le précisait dans l’enquête Stade 2 de juin 2020, « quand je suis rentrée dans le bureau de la comptable, – NDLR en 2008 – j’ai vu des dossiers avec tous les grands noms de l’athlé français. Dans une boîte en fer, elle avait plein de chéquiers avec ces noms dessus. Je me suis dit, pas de doute je suis entre de bonnes mains ».

Une condamnation de la FFA le 1er juin pourrait donner l’idée à d’autres athlètes qui ont connu les même déboires, de sortir de la boîte en fer.

TV.