MÉLINA : LE PREMIER BON BAISER DE MOSCOU

Avant le 11 août 2013, elle n’existait pas et les lancers non plus, en France. Depuis elle est devenue la Mama, avant-gardiste sociétale des mamans-sportives françaises, parce qu’elle compile des médailles dans une spécialité qu’on a longtemps considérée comme ringarde. Mais avant ce jour, avant que ses lancers de disques deviennent des tubes, avant qu’on parle d’elle comme possible emblème olympique et porte étandard, il y a eu cette nuit du 11 août 2013 à Moscou…

Je couvrais mes premiers championnats du monde d’athlé et mon collègue Patrick Montel avait proposé l’idée que je réalise quelques instantanés avec une caméra. Le projet était arrivé tard, nous n’avions pas eu le temps de faire dédounaner du matériel de Paris. J’avais donc récupéré au bureau de Moscou, un truc semi-pro, assez usagé qui trainait dans un coin. Parfait ! Ça s’annonçait à l’arrache, j’étais totalement libre, sans pression. Parfait ! Je cherchais des moments privilégiés où personne ne se trouve – Personne, je veux dire aucun journaliste. En cours de soirée, la France frémit et découvre qu’elle possède une vice-championne du monde du disque. En zone mixte, les médias se jettent sur elle.

Je contourne le stade Loujniki pour l’attendre à la sortie de la zone d’échauffement. Nous sommes dans un grand parc arboré, bordé par une allée goudronnée, plantée de réverbères qui séparent l’enceinte grillagée du stade. De loin, de dos, une carrure aussi massive que les arbres du bosquet a pris racine, les pieds écartés, les mains sur les hanches. Coiffé d’un large chapeau de feutre, avec la lumière froide tombante dans la nuit moite et légèrement vaporeuse, cette vision me rappelle aussitôt l’affiche de l’Exorciste. Je ne sais pas de qui il s’agit mais je me doute. Je fais quelques plans à une trentaine de mètres, pour camper le décor et parce que l’ambiance est surréaliste. Je m’approche on se présente. Lui c’est Serge Debié, exorciste, chamane et entraineur pointu de Mélina, qui, vers 23h, attend depuis deux heures et depuis 10 ans, qu’elle sorte de la zone mixte avec une médaille mondiale sénior autour du cou.

BOB

L’ambiance intimiste est parfaite, entre nous ça colle de suite car Serge (Sergio) n’est pas un ennemi de la joie et aussi, il faut le dire, une grande gueule qui aurait sa place dans un film de Lautner. D’ailleurs, mon autre collègue et ami, Manu Roux l’avait justement surnommé Bob (Bob ? – Oui Bob De Niro ! Tu trouves pas qu’il lui ressemble ? – Ah si maintenant que tu le dis…). Bon. Donc Serge-Bob, il sirote, il boit du petit lait. Notamment quand un entraineur allemand ou suédois passe devant lui et le félicite. « Ah c’est bien tu vois. Je suis content, ce matin ces mecs ne me disaient pas bonjour ». Tout l’esprit du clan Mélina est résumé ici : pas question de prendre le melon après 10 ans de désert et souvent de bricolage face aux moyens des grandes nations de lancers, y compris les moyens chimiques car la croate Sandra Perkovic qui est au dessus de notre nouvelle idole sur le podium, sort d’une suspension pour dopage à un stimulant. On apprendra plus tard, que le scandale du dopage russe battait déjà son plein à l’époque. Mais là on ne pense pas à ça. On pense juste à filmer ce grand acteur d’instinct, dans ce décor grandiose et à ne pas louper la scène des retrouvailles.

Quand, au bout d’une éternité, elle sort enfin, les effusions sont brèves mais intenses et sincères et je suis toujours seul. On me présente rapidement. Je ne pose pas de question à la con et me contente de suivre le mouvement et de vérifier que le voyant rouge « record » est allumé. Ces deux grandes carrures côte à côte échangent presque à voix basse, presque normalement, presque comme d’habitude, quand il n’y a rien au bout. Mais ce soir au bout, il y a le bus de l’organisation, dans lequel je pouvais encore monter à l’époque et mettre en boîte des moments uniques. Quelques félicitations, qu’elle reçoit comme toujours un peu gênée. Je m’installe à ses pieds en contre-plongée. Mais bon vu la taille de Mélina, je l’ai toujours filmée en contre-plongée. Bon. Elle fouille dans la poche de son survêt’.

VOUS AVEZ 256 MESSAGES

Quelques secondes après avoir tapé le code pin de son téléphone, il crépite. Bien sûr tout le monde, comme moi d’ailleurs, vole au secours de la victoire mais les athlètes sont rarement rassasiés des félicitations car ces moments là sont l’exception dans une vie de labeur, sans gloire, ni argent. Sauf quelques très rares, dont Mélina ne fait toujours pas partie aujourd’hui. Je suis donc à ses pieds dans l’allée du bus, elle lit pour elle-même un message et réagit sur un ton faussement badin « Ah un message du premier ministre. Ça fait plaisir – . – Et il dit quoi ? – Ah ça je le garde pour moi. » Amis politiques, si Mélina est championne olympique cet été ou en 2024 ou en 2028, quand vous lui enverrez votre message de félicitations, prenez soin d’en faire copie au service de presse, sinon il restera dans les limbes. Sauf si vous êtes un premier ministre ou un président « normal » et que vous n’en n’avez cure. Mais dans ce cas, à ces dates, vous ne serez plus président… Bon.

Le reste du trajet s’est déroulé dans une ambiance heureuse mais comme toujours mesurée, à part Sergio qui de temps en temps, sortait une « saucisse ». Il sent les choses et la connait par coeur « la vieille », comme il l’appelle provocato-affectueusement désormais. Il sait la rassurer quand il faut, même si elle ne montre pas de signe de stress, il sait aussi lâcher une connerie pour détendre l’atmosphère, il sait enfin lui foutre la paix quand elle en a besoin, c’est à dire souvent. Et puis sous cette médaille, il y a son analyse d’une étude allemande sur l’angle du disque à la sortie de sortie de la cage. Il a changé une ou deux choses dans l’entrainement, qui ont fait la différence et coulé l’argent qui pend au cou de Mel. Je lui pose quand même une ou deux questions au coeur du trajet. Elle y répond de bonne grâce car je lui ai, moi aussi, foutu la paix dans ce moment de calme avant l’agitation Part II qui arrive.

GLOIRE À DISCRÉTION

La suite, c’est la descente de l’escalier du club France, organisé par la fédé sur une péniche arrimée à quai sur la Moskova et une sensation étrange, à laquelle elle n’était sans doute pas préparée : des fleurs, des cris, des applaudissements, pour elle. Pour elle seule. Elle peut se réfugier quelques instants quand on lui repasse son lancer médaillé à 66,28m, record de France, avec Serge dans son dos qui lui masse les trapèzes, en signe de plein de choses. Elle ne le sait pas encore mais quand elle le battra de nouveau ce record, ce sera pour l’argent olympique à Rio. Elle ne le sait pas encore mais ce soir là de 2013, elle est au milieu d’une période de 12 ans où elle ne descendra jamais en dessous des 60 m en compétition internationale. On n’en a pas conscience mais quelque part, Loïc son homme est bien content de pouvoir en profiter car Elyssa, restée en France, a maintenant 3 ans et il n’est plus de corvée de biberon la nuit. Il est juste de corvée de Serge la journée pour assurer la traduction en « ingliche », quand aux biberons, Sergio les prend toujours bien frais. Loïc peut donc savourer la joie, même, et surtout, dans son coin. Ils ne le savent pas encore mais Mélina vient de commencer une série, historique, de 4 médailles internationales individuelles en 4 ans.

Elle ne le sait pas encore mais, cette provinciale, d’origine paysanne, discrète et gênée par les honneurs, qui prend de vos nouvelles avant de vous donner des siennes, verrouille ses émotions et achète un pavillon à crédit, va toucher les français qui regardent les événements d’athlé chaque été en vacances. Un surnom m’est venu : Mama Discus. À la réflexion un bon équilibre entre la maman sereine et forte que beaucoup d’athlètes appellent quand ils ont un problème ou besoin d’un conseil, et la championne experte à la main soyeuse dont « tout le gratin international envie la technique », selon bob, enfin Sergio, enfin Serge. Bon. Du coup tiens je vais l’appeler, Mel, pour qu’elle prenne de mes nouvelles.